Sarah Kane : l'imaginaire à l'épreuve du théâtre (mise en scène et réalité)

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Sarah Kane : l'imaginaire à l'épreuve du théâtre (mise en scène et réalité)

Message par Marie le Dim 30 Jan - 1:52

Des notes/pistes de réflexion sur l'œuvre de Sarah Kane (dramaturge anglaise de la fin du XXème). Je réponds à l'appel de Clément qui voulait plus de fiches "Auteurs/Œuvres".
Pardon pour le long titre tarabiscoté : certains pourront témoigner qu'il s'agit là d'un vice personnel assumé (et je me suis contenue ici).









Le théâtre de la dramaturge Sarah Kane est cru. Que les choses soient claires. Une histoire d'ombres : qui hantent à l'extérieur et se répandent à l'intérieur. Après avoir lu l'une de ses pièces on ne peut plus voir le mot "come" sans en envisager la polysémie pendant au moins deux mois (parce qu'il est le plus souvent employé dans un sens dérivé). La littérature parle de tout, peut tout imaginer ou plutôt peut tout nous faire imaginer, encore plus dans le cas du théâtre lu, lorsque l'imagination produit sa propre mise en scène.

Ses cinq pièces (auxquelles s'ajoute le script d'un téléfilm pour Channel 4) ont été écrites entre 1995 et 1999 (l'année où elle se suicide à 28 ans). Les psychoses de l'auteur sont omniprésentes, obsessionnelles, obsédantes parce qu'elles renvoient à des questions existentielles, à des tabous qu'elle transgresse sans cesse. Le théâtre de Kane est construit autour de la dialectique entre Eros et Thanatos : pulsions de vie et de mort (sexe et meurtre).

La lecture en est violente. C'est un théâtre pour l'imaginaire, qui a été mis en scène, bien sûr, mais qui prend toute sa dimension (à mon sens) dans l'acte de la lecture. La concrétisation de certaines scènes paraît difficile : encore une fois une histoire de "cru" (le cru pouvant ici s'entendre au sens que lui donnait Lévi Strauss : "l'animal" par opposition au cuit "le civilisé"). Quelques exemples de didascalies : "The rats carry Carl's feet away", "Out of the ground grow daffodils. They burst upwards, their yellow covering the entire stage" (in Cleansed). Dans une interview pour le Guardian, Sarah Kane explique pourquoi elle a choisit le théâtre : "theatre has no memory, which makes it the most existential of the arts...I keep coming back in the hope that someone in a darkened room somewhere will show me an image that burns itself into my mind."Je ne sais pas ce que le théâtre lui a apporté en retour (il semble ne pas avoir résolu son mal être), mais je sais ce qu'il renvoie de violence et de mal aise.

Les frontières entre l'humain et l'inhumain sont souvent brouillées (notamment dans Blasted : pièce sur la cruauté et l'impossible communication entre les individus sur fond de guerre). La violence psychologique se traduit souvent par la violence physique et vice versa : les débordements de l'esprit se lisent aussi dans les effusions et les tortures corporelles. Kane a également réécrit le mythe de Phèdre en concentrant l'histoire sur Hippolyte (Phaedra's Love) : la réécriture s'éloigne de la version originelle tant dans la forme que dans le fond. Cleansed met en scène plusieurs personnages tous jetés dans un monde cruel, face aux limites des relations humaines (une jeune fille et son frère instable, un couple gay, une stripteaseuse…). Enfin, Crave se résume à un dialogue de sourd entre quatre individus, où l'on mélange les désirs de l'un, les hantises d'un autre avec les obsessions existentielles de chacun.

Sa dernière pièce s'intitule 4.48 Psychosis. "4.48" c'est l'heure à laquelle elle se réveillait tous les matins pendant sa dépression. La pièce clot un mouvement de dépouillement progressif (les noms des personnages sont remplacés par des initiales dans Crave) et cette pièce n'a plus vraiment de protagonistes, c'est une longue et laconique promenade dans les méandres d'un esprit dépressif : un monologue ininterrompu à trois voix. L'œuvre fonctionne sur le fragile équilibre entre vie et mort ("I do no want to live […] I do not want to die"), de l'indifférence inconsciente de l'autre ("I'm dying for one who doesn't care / who doesn't know"). La pièce nous parle surtout du besoin de l'autre et de son regard (la peur de l'exclusion) : la dernière page nous dit "watch me vanish… watch me… watch". Le suicide c'est aussi dans l'œuvre le suicide littéraire, le silence de l'artiste. La dernière phrase est en ce sens problématique "please open the curtains" : rideaux de la chambre de la patiente (et désir de faire entrer la lumière, d'ouvrir sur l'extérieur, l'au-delà) et rideau théâtral (du paradoxe d'ouvrir le rideau à la fin, pour donner au suicide toute sa visibilité, brouiller la limite entre fiction et réalité).

C'est peut-être pour cela que l'œuvre de Sarah Kane est si troublante, parce qu'elle ouvre le rideau sur les ombres qu'on voudrait cloisonner derrière. Son théâtre n'est pas beau à lire (et j'imagine qu'il l'est encore moins à voir) parce que tout naît de et dans l'imagination et nous renvoie donc à nous-mêmes (de là à parler d'imagination malsaine…). Barthes écrit tout cela bien mieux et beaucoup plus clairement que moi, sa définition du texte de jouissance semble coller à l'écriture de la dramaturge anglaise : "Texte de jouissance : celui qui met en état de perte, celui qui déconforte […], fait vaciller les assises historiques, culturelles, psychologiques, du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs, et de ses souvenirs, met en crise son rapport au langage."

Je me rends compte en écrivant, que le théâtre de Sarah Kane ne se résume pas de facilement, que je reviens toujours aux mêmes pistes de réflexions : sur la violence des mots (leur résonnance dans l'imaginaire), la cruauté des relations et les abîmes individuelles. Alors qu'il y aurait tant d'autres aspects à approfondir et développer. Je ne sais pas si cela encourage la lecture, je ne sais même pas si je vous encouragerais à le lire (cela dépend de votre rapport à Russell Banks et de votre conviction sur le rapport que doit entretenir la littérature et le réalisme nu). Toujours est-il que je pense qu'une fois passé le premier stade de choc, on découvre, derrière la violence sexuelle, physique et psychique dépeinte par Kane, un profond et inextricable questionnement sur les limites de l'individu dans ses rapports à lui-même et aux autres.
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Re: Sarah Kane : l'imaginaire à l'épreuve du théâtre (mise en scène et réalité)

Message par cleminou le Dim 30 Jan - 4:57

OMG j'ai trop envie de lire la réécriture de Phèdre ! Bon la fille a l'air un peu jetée mais ça peut être plutôt pas mal à découvrir.

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Re: Sarah Kane : l'imaginaire à l'épreuve du théâtre (mise en scène et réalité)

Message par Marie le Dim 30 Jan - 5:17

Je peux te le prêter si tu veux, mais prépare toi psychologiquement. ^^
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Re: Sarah Kane : l'imaginaire à l'épreuve du théâtre (mise en scène et réalité)

Message par cleminou le Dim 30 Jan - 5:28

Non mais t'inquiète, après les 11000 Verges d'Apollinaire, je suis prêt.

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Re: Sarah Kane : l'imaginaire à l'épreuve du théâtre (mise en scène et réalité)

Message par Anaïs le Dim 30 Jan - 6:03

Tu l'as fini les 11000 Verges ? Chapeau! ^^
(et voui, je pose une option sur le bouquin après Cléminou Smile )

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Re: Sarah Kane : l'imaginaire à l'épreuve du théâtre (mise en scène et réalité)

Message par cleminou le Dim 30 Jan - 6:29

Je suis en train d'y lire mais petit peu par petit peu parce que... tout à la fois, argh. Je ne lirai pas d'autre livre de ce genre de ma vie je pense.

Mais euh Nanou si tu le veux maintenant, y'a pas de problème hein ^^

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Re: Sarah Kane : l'imaginaire à l'épreuve du théâtre (mise en scène et réalité)

Message par Anaïs le Dim 30 Jan - 6:33

T'es sûr? J'en ai quelques uns en stock s'tu veux (oui, me suis constitué un "enfer" dans ma bibliothèque (sans blague aucune, le concept m'a toujours fasciné Smile )

Quant à le lire maintenant, je ne sais guère, le Dickens occupe tout mon temps libre pour l'instant...Disons, dans quelques jours (et puis, on sort cette semaine, ne l'oublions pas ! Wink

-en tout cas, bravo à vous deux pour les articles ! (par contre la longueur et la profondeur des analyses me bloquent un peu dans la rédaction de mes propres comptes-rendus de lecture Razz )

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Re: Sarah Kane : l'imaginaire à l'épreuve du théâtre (mise en scène et réalité)

Message par Marie le Dim 30 Jan - 6:41

Mmmh j'ai lu quelques extraits et c'est vrai que ça peut être un peu rock'n roll parfois (même si j'ai l'impression qu'il essaye d'utiliser des métaphores de temps en temps non? *ce que ne fait pas Kane*).

J'ai entendu parler de l'Enfer de la BNF en première et j'avoue que je trouve ça assez fascinant aussi (du moins ça attise la curiosité). Smile
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Re: Sarah Kane : l'imaginaire à l'épreuve du théâtre (mise en scène et réalité)

Message par cleminou le Dim 30 Jan - 6:59

Oui, c'est un véritable dictionnaire de synonymes pour les termes de "pénis" et "postérieur".

Et honnêtement, j'aime les livres qu'il est possible de lire d'une traite, donc ça euuuuuuh moyen XD Oui c'est fascinant mais euh, payer pour des bouquins comme ça. Ou alors faut se les faire offrir mais ça devient super glauque ^^ (sauf quand on s'appelle A.S. et qu'on a un admirateur qui remarque les homonymies Razz)

-et t'inquiète pour les "analyses", t'as vu la gueule des miennes ? xD-

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Re: Sarah Kane : l'imaginaire à l'épreuve du théâtre (mise en scène et réalité)

Message par Anaïs le Dim 30 Jan - 7:05

(ça reste glauque, même avec la figure de l'admirateur. Surtout avec la figure de l'admirateur en fait :v )

Et en général, pas besoin de payer : les "classiques" du genre sont dispos en pdf Very Happy (comment je viens de saborder ma réputation !)

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Re: Sarah Kane : l'imaginaire à l'épreuve du théâtre (mise en scène et réalité)

Message par cleminou le Dim 30 Jan - 8:48

Ouais je l'avais trouvé sur wikisource eul Guigui ! (et pourtant, Marina ne recommande pas wiki !)

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Re: Sarah Kane : l'imaginaire à l'épreuve du théâtre (mise en scène et réalité)

Message par cleminou le Mar 1 Fév - 8:47

Je double poste, mais c'est pour la bonne cause ^^

Ceux qui n'ont pas lu la pièce et qui veulent la lire, JE VAIS SPOILER.

J'ai donc lu Phaedra's Love aujourd'hui. Et en effet c'est un peu bizarre. Le sexe ne me dérange pas du tout (même si la révélation d'Hippolytus après le "oral sex" est assez glauque^^), même si le truc du prêtre à la fin de la scène 6 est trop bizarre, et surtout le prêtre est vraiment trop nul : Hippolytus lui dit que Dieu c'est de la connerie et le cureton lui fait aussi une gâterie. Bref, y'a vraiment des gens en manque.
Ce qui m'a le plus gêné, c'était la barbarie gratuite de la fin. Ca correspond bien à l'esprit "trash" de la pièce mais je trouve ça vraiment gratuit, et presque, ça gâche qqc à la pièce. Qu'Hippolytus meure, oui. Que la foule ait un accès de barbarie, oui. Que Strophe meure, pourquoi pas. Que Theseus se tue, ok aussi. Mais la cuisson des testicules sur le barbecue... C'est vraiment bizarre ça. Déjà le gamin au début de la scène arrive avec un "barby", tu dis "Ouah mais elle a voulu se la jouer à la Ionesco/Beckett !" et en fait non, c'est pour rôtir des cojones. Pis la boucherie, je m'en serais bien passé aussi même si c'est pas mal fait. En revanche, Theseus qui se tranche la gorge, je trouve que ça ne correspond pas trop au personnage. Un poignardage en règle aurait été mieux selon moi, mais c'est certainement mon côté antique qui ressort.

Au delà de ça, j'ai trouvé le style vraiment efficace. Tout fonctionne par stichomythie et ça rend le style encore plus pesant et le personnage d'Hippolytus encore plus antipathique. Bon le vocabulaire est sommaire mais bon, ça cadre dans la pièce et c'est presque un mal nécessaire...

Je pense lire Cleansed pour voir.


Dernière édition par cleminou le Mar 1 Fév - 19:47, édité 1 fois (Raison : 'Spèce de veau qu'a bu l'air.)

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